Ou comment votre sens de l'orientation meurt dès l'embarquement
Vous vous considériez comme quelqu'un de débrouillard. Vous avez traversé des villes inconnues, trouvé des restaurants cachés dans des ruelles, vous n'avez même jamais eu besoin de GPS pour aller chez IKEA. Et puis vous êtes monté sur un paquebot de croisière. 14 ponts. 2 000 cabines. 47 ascenseurs. Votre sens de l'orientation a rendu les armes au bout de 20 minutes.
L'embarquement : première désillusion
On vous remet une carte du navire. Vous la regardez avec confiance. "Facile", pensez-vous. C'est un bateau, pas le labyrinthe du Minotaure.
La carte montre 14 niveaux superposés, avec des codes couleurs, des numéros, des noms poétiques (Pont Lido, Pont Promenade, Pont Horizon), et une légende qui nécessite une loupe et un doctorat en cartographie.
Votre cabine est au pont 8, section avant, côté bâbord. Vous ne savez pas ce que "bâbord" signifie. Vous ne savez plus ce que "avant" signifie. Le bateau est un rectangle flottant et vous êtes déjà perdu.
Le vocabulaire maritime : première barrière
Avant même de vous orienter physiquement, il faut maîtriser le jargon :
- Bâbord : la gauche. Ou la droite ? Non, la gauche. Quand on regarde vers l'avant. Mais c'est où l'avant ?
- Tribord : l'autre côté. Celui qui n'est pas bâbord. Logique.
- Proue : l'avant du bateau. Là où Jack et Rose auraient dû rester.
- Poupe : l'arrière. Là où il y a souvent une piscine et des gens bronzés.
- Pont : un étage. Mais pas vraiment un étage, un pont. Même si c'est à l'intérieur.
Le personnel utilise ces termes naturellement. "Votre restaurant est à la poupe, pont 6, côté tribord." Vous hochez la tête en notant mentalement d'acheter une boussole.
La numérotation des cabines : un code secret
Votre cabine porte le numéro 8247. Vous pensez naïvement que c'est simple : pont 8, cabine 247. FAUX.
En réalité, le "2" indique la section, le "47" la position dans la coursive, et il faut savoir que les numéros pairs sont à tribord et les impairs à bâbord. Ou l'inverse. Personne ne sait vraiment.
Vous errez dans une coursive identique à 47 autres coursives, regardant les numéros défiler : 8243, 8245, 8247. Victoire ! Vous avez trouvé. En seulement 25 minutes.
Le problème : vous ne savez absolument pas comment vous êtes arrivé là. Le retour sera une nouvelle aventure.
Les coursives : le labyrinthe infini
Une coursive de paquebot, c'est un couloir de 200 mètres avec une moquette à motifs, un éclairage identique partout, et des portes de cabines rigoureusement similaires tous les 2 mètres.
Il n'y a AUCUN repère visuel. Aucune différence entre la coursive du pont 7 et celle du pont 9. Aucun moyen de savoir si vous allez vers l'avant ou vers l'arrière. C'est l'hôtel de Shining, mais en version maritime et avec de la moquette bleue.
Au bout de trois jours, vous développez des techniques de survie :
- Compter les portes depuis l'ascenseur
- Repérer la cabine avec le paillasson original
- Mémoriser le tableau moche en face de votre porte
- Suivre l'odeur du voisin qui cuisine des nouilles instantanées (interdit mais récurrent)
Les ascenseurs : le piège
Le navire compte 12 ascenseurs répartis sur trois cages. Simple ? Non.
Certains ascenseurs vont du pont 2 au pont 14. D'autres s'arrêtent au pont 10. Certains ne desservent pas le pont 5 (pourquoi ?). D'autres sont "réservés au personnel" mais rien ne l'indique clairement.
Vous appuyez sur le 12. L'ascenseur s'arrête au 7. Les portes s'ouvrent sur des gens qui montent. L'ascenseur décide finalement d'aller au 4. Vous ressortez au 9, convaincu que c'est un complot.
La solution : les escaliers. Mais les escaliers sont cachés derrière des portes coupe-feu anonymes, et une fois dedans, impossible de savoir à quel pont vous êtes sans ouvrir chaque porte.
Le plan du navire : œuvre d'art abstrait
Des plans sont affichés à chaque croisement de coursives. En théorie, c'est une aide précieuse. En pratique, c'est un test de QI spatial que vous échouez systématiquement.
Le plan montre une vue de dessus. Vous êtes représenté par un point rouge "VOUS ÊTES ICI". Le problème : vous ne savez pas dans quelle direction vous regardez. Le plan est-il orienté proue en haut ? Le point rouge indique-t-il votre position ou celle du plan lui-même ?
Vous tournez la tête dans tous les sens, pivotez le plan mentalement, et finissez par partir dans une direction au hasard en espérant tomber sur un lieu reconnaissable. Le buffet, par exemple. On finit toujours par trouver le buffet.
Les points de repère : espèces en voie de disparition
Dans une ville, vous avez des monuments, des enseignes, des arbres remarquables. Sur un paquebot, tout se ressemble. Délibérément.
Les seuls repères fiables :
L'atrium central : Souvent sur 3-4 ponts, avec un bar, un piano, et une sculpture douteuse. Si vous trouvez l'atrium, vous pouvez vous repérer. Le problème : trouver l'atrium.
Le buffet : Il sent la nourriture. Suivez votre nez. C'est primitif mais efficace.
La piscine : En haut, à l'extérieur, avec du bruit et des enfants. Impossible de la manquer. Difficile de la quitter sans se perdre.
Le casino : Lumières clignotantes et sons de machines à sous. Un phare dans la tempête de votre désorientation.
Les situations classiques de perdition
Le retour de soirée
Il est 1h du matin. Vous avez peut-être bu un verre. Ou trois. Votre cabine est "quelque part par là". Vous marchez 10 minutes avant de réaliser que vous êtes sur le mauvais pont. Ou le bon pont mais la mauvaise section. Vous croisez un couple tout aussi perdu. Solidarité des égarés.
La sortie d'excursion
Vous revenez sur le navire, fatigué, les pieds en compote. Votre seul objectif : la cabine. Mais en journée, tout semble différent. Les coursives que vous pensiez connaître sont soudain étrangères. Vous errez 20 minutes avant de réaliser que vous êtes entré par la mauvaise passerelle.
Le rendez-vous au restaurant
"On se retrouve au restaurant italien, pont 7, à 19h30." Vous partez à 19h15. Large. Vous arrivez à 19h45. Le restaurant italien était bien au pont 7, mais à l'AUTRE bout du navire. 300 mètres de coursives et deux mauvais ascenseurs plus tard, vos compagnons de table ont déjà commandé.
L'exercice d'évacuation
Au son de l'alarme, vous devez rejoindre votre point de rassemblement : "Station E, Pont 4, côté tribord". Vous regardez votre gilet de sauvetage. Vous regardez le plan. Vous regardez les autres passagers aussi perdus que vous. Si c'était un vrai naufrage, vous couleriez probablement en cherchant la station E.
Les stratégies de survie des habitués
La technique du fil d'Ariane : Prenez des photos avec votre téléphone à chaque intersection. Le chemin du retour sera balisé.
La méthode "toujours à droite" : En tournant toujours du même côté, vous finissez par revenir au point de départ. En théorie. En pratique, vous tournez en rond pendant 30 minutes.
L'adoption d'un habitué : Repérez quelqu'un qui semble savoir où il va. Suivez-le discrètement. C'est un peu creepy mais efficace.
Le personnel : Ils connaissent le navire par cœur. N'hésitez pas à demander. Ils ont l'habitude des regards perdus et des "excusez-moi, le buffet c'est par où ?".
L'application du navire : Certaines compagnies proposent une app avec GPS intérieur. Révolutionnaire. Quand elle fonctionne. Quand vous avez du réseau. Quand votre batterie n'est pas morte.
L'acceptation finale
Au bout de quelques jours, vous acceptez votre condition. Vous êtes perdu, mais vous êtes perdu en vacances. Les détours imprévus vous font découvrir un bar que vous n'auriez jamais trouvé. La coursive mystérieuse mène à un pont extérieur avec une vue magnifique. Votre errance devient exploration.
Et puis, soyons honnêtes : le navire fait 350 mètres de long. Vous finirez toujours par trouver ce que vous cherchez. Ou quelque chose de mieux. Ou le buffet. On finit toujours par trouver le buffet.
Le mot de la fin
Se perdre sur un paquebot, c'est un rite de passage. Personne n'y échappe. Même le capitaine a dû errer dans les coursives lors de sa première semaine à bord (on imagine).
Alors acceptez votre sort, gardez votre carte de cabine sur vous (vous en aurez besoin pour prouver que vous avez bien une chambre quelque part sur ce navire), et profitez du voyage — même si le voyage en question consiste à tourner trois fois autour du pont 9 avant de trouver les toilettes.
Bon courage — et que la force soit avec votre sens de l'orientation.