Chronique d'une descente aux enfers (du buffet)
Quand vous avez lu "formule tout inclus" sur la brochure, vous avez pensé "pratique, pas de mauvaise surprise". Ce que vous n'avez pas compris, c'est que votre cerveau allait traduire ça par "défi personnel de rentabiliser chaque centime en calories". Bienvenue dans la spirale infernale du croisiériste affamé.
Jour 1 : L'innocence
Vous montez à bord avec de bonnes résolutions. "Je vais faire attention", vous dites-vous. "Je prendrai les escaliers, je mangerai équilibré, je profiterai du fitness."
Puis vous découvrez le buffet.
12 stations. 150 plats. Des crevettes à volonté. Un îlot de fromages qui ferait pleurer un Français d'émotion. Une fontaine de chocolat. UNE FONTAINE DE CHOCOLAT.
Votre résolution tient 47 minutes. Le temps de faire "juste un petit tour pour repérer". Vous ressortez avec une assiette qui défie les lois de la gravité et la certitude que "demain, vous ferez attention".
La logique du "c'est inclus"
Le problème du all-inclusive, c'est qu'il court-circuite le système de régulation naturel du cerveau humain. En temps normal, le prix freine vos ardeurs. "12€ le dessert ? Je vais m'abstenir."
En croisière ? Le dessert est "gratuit". Les quatre desserts sont "gratuits". Qui serait assez fou pour ne pas en profiter ?
Votre cerveau fait un calcul simple mais dangereux :
- La croisière coûte cher
- La nourriture est incluse
- Donc chaque repas non pris est de l'argent perdu
- Donc il faut TOUT manger
C'est mathématiquement absurde. Mais à 23h devant le buffet nocturne, ça semble parfaitement logique.
Les repas officiels : déjà trop
Le petit-déjeuner
Vous vous réveillez. Il est 7h30. Le buffet ouvre à 7h. Vous avez donc déjà 30 minutes de retard sur votre programme de rentabilisation.
Un petit-déjeuner normal : café, tartine, jus d'orange.
Un petit-déjeuner croisière : œufs brouillés, bacon, saucisses, pancakes, fruits frais, yaourt, viennoiseries (plusieurs, pour "goûter"), fromage (vous êtes en vacances), et un petit quelque chose de la station omelette parce que le chef la fait devant vous et que ce serait malpoli de refuser.
Vous sortez du restaurant à 9h, déjà en dette calorique pour la semaine.
Le déjeuner
Il est midi. Vous n'avez pas faim. Vraiment pas. Le petit-déjeuner est encore là, quelque part entre l'estomac et le regret.
Mais le buffet du midi propose des grillades. Et cette paella a l'air incroyable. Et puis "il faut bien manger à midi, sinon on va grignoter".
La logique est imparable. Et fausse. Mais vous y croyez.
Le goûter
16h. Vous passez "par hasard" devant le salon de thé. Il y a des scones. Des macarons. Des petits fours. C'est inclus.
"Juste un petit quelque chose pour tenir jusqu'au dîner."
Vous tenez surtout votre sixième macaron en vous demandant où sont passés les cinq premiers.
Le dîner
Le dîner au restaurant, c'est cinq services. Entrée, soupe, plat, fromage, dessert. Vous n'avez pas faim depuis le goûter-qui-a-dérapé, mais refuser un service serait admettre que vous avez perdu le contrôle.
Vous prenez tout. Vous finissez le pain. Vous acceptez le café gourmand "parce qu'on ne vous l'a pas proposé hier".
À 22h, vous êtes techniquement un foie gras humain.
Le buffet de minuit : la 4ᵉ crêpe nocturne
Et puis il y a LE piège ultime : le buffet nocturne.
Vous êtes sorti du restaurant il y a deux heures. Vous avez fait trois pas sur le pont pour "digérer". Vous n'avez pas faim. Vous n'aurez plus jamais faim de votre vie.
Mais il est minuit, et une petite voix vous dit : "Et si tu allais juste VOIR ce qu'ils proposent ?"
Erreur fatale.
Le buffet de minuit, c'est le chant des sirènes version gastronomique. Des crêpes faites minute. Des gaufres. De la charcuterie. Des pâtes. Tout ce dont vous n'avez absolument pas besoin, présenté avec un éclairage tamisé qui murmure "personne ne saura".
La première crêpe est "pour goûter". La deuxième est "parce qu'elle était vraiment bonne". La troisième est "la dernière, promis". La quatrième est la normalisation complète de votre déchéance alimentaire.
Vous rentrez dans votre cabine à 1h du matin, chocolat au coin des lèvres, en vous demandant ce qui s'est passé.
Les étapes du deuil alimentaire
Jour 2-3 : Le déni
"Je ne mange pas tant que ça. C'est les vacances. Tout le monde fait pareil."
Jour 4 : La négociation
"OK, j'ai peut-être un peu exagéré. Mais aujourd'hui, je fais attention. Je prends les escaliers. Je saute le goûter."
(Spoiler : vous ne sautez pas le goûter.)
Jour 5 : La colère
"C'est leur faute aussi ! Pourquoi ils mettent une fontaine de chocolat à disposition 24h/24 ? C'est de la provocation !"
Jour 6 : La dépression
Votre pantalon ne ferme plus. Vous portez la même robe depuis trois jours parce que c'est la seule qui "pardonne". Vous évitez les miroirs de l'ascenseur.
Jour 7 : L'acceptation
"Bon. J'ai pris 4 kilos en une semaine. Mais j'ai vécu. J'ai VRAIMENT vécu."
Les spécimens du buffet
Vous n'êtes pas seul dans cette aventure. Le buffet est un zoo humain fascinant :
L'architecte : Il empile sa nourriture avec une précision d'ingénieur. Son assiette est une tour de Babel comestible. On ne sait pas comment il fait pour que ça tienne, mais on respecte.
Le revenant : Il fait 7 allers-retours, une assiette modeste à chaque fois. Il pense que ça se voit moins. Ça se voit.
Le stratège : Il fait d'abord un tour complet pour repérer, élabore un plan d'attaque, puis frappe chirurgicalement. Respect.
Le goûteur : "Je prends juste un peu de tout pour goûter." Son "un peu de tout" représente 47 plats différents.
Le photographe : Il passe plus de temps à photographier son assiette qu'à la manger. Son Instagram va exploser. Son estomac aussi.
Le raisonnable : Il existe, paraît-il. Personne ne l'a jamais vu. C'est une légende urbaine.
Les excuses qu'on se donne
- "Je vais marcher sur le pont après" (vous n'irez pas)
- "C'est des vacances, ça compte pas" (ça compte)
- "Je mange léger ce soir" (après 4 desserts au déjeuner, tout est relatif)
- "C'est la dernière croisière avant longtemps" (vous en avez déjà réservé une autre)
- "Le poisson, c'est sain" (pas quand il est frit et accompagné de frites)
- "Je compenserai en rentrant" (vous ne compenserez pas)
Le retour à la réalité
Le jour du débarquement, vous enfilez le jean que vous portiez à l'embarquement. Il ne ferme plus. Vous optez pour le jogging "confort" en vous promettant que "c'est temporaire".
Dans l'avion du retour, on vous propose un plateau-repas. Vous acceptez. Vous ne savez plus dire non à la nourriture. C'est un réflexe pavlovien désormais.
Les deux semaines suivantes seront consacrées à des salades tristes et des regards accusateurs vers votre balance. Jusqu'à ce que vous réserviez la prochaine croisière et que le cycle recommence.
Le mot de la fin
Le all-inclusive en croisière, c'est un contrat faustien : vous échangez votre tour de taille contre des souvenirs gustatifs inoubliables. Est-ce que ça vaut le coup ?
Demandez à votre vous de 3h du matin, devant sa quatrième crêpe au Nutella, les yeux brillants de bonheur et de sucre. La réponse sera toujours oui.
Bon appétit — et à la prochaine croisière.